Dossier
Déserts pharmaceutiques : la carte des communes qui perdent leur pharmacie
La France a perdu plus de 3 200 officines depuis 2004. Depuis 2015, 410 communes se sont retrouvées sans aucune pharmacie, dont 165 à plus de 5 km de la première officine. Enquête, carte et chiffres commune par commune.
Mis à jour le 8 juillet 2026 · 5 min de lecture
La pharmacie fait partie du paysage. On la croit là pour toujours, croix verte allumée au coin de la rue. Pourtant, le réseau français fond, discrètement, année après année. Et pour des centaines de communes, c'est déjà fait : la pharmacie a fermé, et la plus proche est désormais à quinze minutes de route.
Trois mille officines de moins en vingt ans
Les chiffres du répertoire FINESS sont sans appel. La France comptait 23 238 officines fin 2004. Elle en dénombrait encore 20 083 fin 2025, et le seuil des 20 000 est déjà franchi en 2026 (20 003 officines au dernier relevé). Soit plus de 3 200 pharmacies disparues en une vingtaine d'années, une baisse de près de 14 %, avec un rythme qui s'accélère : ces dernières années, le réseau perd plus de 200 officines par an.
La pente est régulière, et elle se creuse à partir de 2014. Aucune année n'inverse la tendance depuis vingt ans.
Autre réalité méconnue : sur les quelque 35 000 communes françaises, à peine 8 100 disposent d'une pharmacie. Une commune sur quatre. Les autres dépendent déjà d'une officine voisine.
410 communes ont perdu leur dernière pharmacie
Le plus parlant n'est pas le nombre brut de fermetures, mais leur effet local. En croisant les photographies annuelles de FINESS, on identifie les communes qui avaient au moins une officine et qui n'en ont plus aucune aujourd'hui.
Depuis 2015, 410 communes sont ainsi passées sous la barre : plus une seule pharmacie sur leur territoire. Cela concerne au moins 321 000 habitants. Et surtout, 165 de ces communes se retrouvent aujourd'hui à plus de 5 km de la première officine. Autrement dit : la fermeture les a transformées en déserts pharmaceutiques.
Des villages coupés de leur officine
Derrière les statistiques, des cas concrets :
- Recey-sur-Ource (Côte-d'Or), 334 habitants, désormais à 16 km de la pharmacie la plus proche.
- Châteauneuf-de-Randon (Lozère), 516 habitants, à 15 km.
- Cozzano (Corse-du-Sud), 14 km.
- Villiers-Saint-Georges (Seine-et-Marne), 1 160 habitants, à 13 km.
- Seuil-d'Argonne (Meuse), 530 habitants, à 13 km.
- Préveranges (Cher), 520 habitants, à 12 km.
Pour ces territoires, souvent ruraux et vieillissants, la disparition de l'officine n'est pas un détail de confort. C'est la fin d'un accès de proximité au médicament, au conseil, au dépistage, et bien souvent d'un des derniers commerces du village.
Où sont les déserts, aujourd'hui
À l'échelle nationale, la distance médiane d'une commune à sa pharmacie reste raisonnable : 3,9 km. Mais la moyenne masque de fortes fractures. 6,4 % de la population, soit 4,35 millions de personnes, vit à plus de 5 km d'une officine. Et le phénomène se concentre sur une poignée de départements ruraux.
| Département | Population à +5 km | Distance médiane | Commune la plus isolée |
|---|---|---|---|
| Lozère (48) | 30,7 % | 6,1 km | Châteauneuf-de-Randon (15 km) |
| Meuse (55) | 30,0 % | 6,1 km | Vaubecourt (16 km) |
| Gers (32) | 28,3 % | 5,4 km | Le Brouilh-Monbert (11 km) |
| Creuse (23) | 27,4 % | 4,8 km | Saint-Priest (11 km) |
| Lot (46) | 26,4 % | 5,1 km | Blars (13 km) |
| Haute-Marne (52) | 24,8 % | 6,1 km | Villars-Santenoge (22 km) |
| Nièvre (58) | 24,0 % | 5,7 km | Montreuillon (13 km) |
| Aveyron (12) | 22,9 % | 5,1 km | Fondamente (16 km) |
Cas à part, la Guyane : la moitié de sa population vit à plus de 5 km d'une officine, avec des communes amazoniennes à plusieurs dizaines de kilomètres de tout.
Notre carte des déserts pharmaceutiques permet de repérer, commune par commune, les territoires les plus éloignés. Et notre carte des pharmacies de France recense les 20 003 officines encore en activité.
Pourquoi le réseau se contracte
Le mouvement tient d'abord à la manière dont les officines disparaissent. Selon l'Ordre national des pharmaciens, les fermetures dites actives (regroupements de pharmacies, transferts de clientèle) sont devenues majoritaires pour la première fois, devant les fermetures subies (restitution de licence faute de repreneur, liquidations judiciaires). Autrement dit, une partie du réseau se restructure et se concentre, pendant qu'une autre disparaît là où l'installation est la moins attractive.
La reprise reste le point critique des zones peu denses. Quand un titulaire s'en va sans successeur, la licence est restituée à l'agence régionale de santé et l'officine ferme. Le nombre de titulaires recule d'ailleurs légèrement, et la profession peine à réinstaller là où la population baisse, même si, contrairement à une idée répandue, l'âge moyen des titulaires n'a pas augmenté ces dernières années.
À cela s'ajoute une pression économique réelle sur les petites structures : des marges encadrées sur les médicaments remboursés, et un modèle qui repose de plus en plus sur les services (vaccination, entretiens, dépistages) pour compenser la vente. En zone rurale, aux marges les plus serrées, cet équilibre est le plus difficile à tenir.
Le résultat est un réseau qui se concentre là où il y a du monde et se retire là où il en manque déjà. Un cercle dont les déserts pharmaceutiques sont la conséquence la plus visible.
Une tendance à suivre
Rien n'indique que le mouvement s'inverse. Avec environ 250 fermetures par an et un rythme qui s'accentue, de nouvelles communes basculeront chaque année dans la catégorie des territoires sans officine. Suivre cette dynamique, commune par commune, c'est suivre en creux l'évolution de l'accès aux soins de proximité en France.