PharmactuPharmactu
Réglementation·4 min de lecture

Automédication : pourquoi la France délistе moins que ses voisins européens

Le délistage, qui fait passer un médicament de la prescription obligatoire à l'accès direct, avance lentement en France. Un groupe de travail de l'ANSM avec les industriels a chiffré l'écart : 134 molécules sont accessibles sans ordonnance ailleurs en Europe mais pas chez nous. L'industrie pousse pour accélérer, l'ANSM reste prudente. Décryptage, et ce que ça change au comptoir.

L
La Rédaction· Équipe éditoriale
Rédaction
En bref

Le délistage est la procédure qui fait passer un médicament de la prescription médicale obligatoire (PMO) à la prescription médicale facultative (PMF), c'est-à-dire à l'accès direct sans ordonnance, en automédication. En France, ce processus reste lent. Un groupe de travail réuni par l'ANSM avec les organisations professionnelles des industries du médicament (Leem, NèreS, Gemme et plusieurs laboratoires) a documenté l'écart avec l'Europe : selon une étude menée par NèreS auprès de huit pays européens, 134 combinaisons de principe actif et de voie d'administration sont disponibles en accès direct dans au moins un de ces pays mais pas en France. Les pays qui délistent le plus (Royaume-Uni, Pologne) procèdent par spécialité et non par molécule, avec des délais souvent inférieurs à dix-huit mois et la possibilité d'un avis scientifique préalable. Les industriels demandent à l'ANSM un cadre plus lisible : un avis aux demandeurs décrivant la procédure, une liste des molécules déjà délistées et délistables, un référent dédié et la consultation d'experts de terrain, dont des pharmaciens d'officine. L'ANSM se dit prête à élaborer un avis aux demandeurs et étudie la publication d'une liste consolidée des substances vénéneuses et de leurs exonérations, mais reste prudente : elle n'envisage pas de rouvrir la liste des pathologies éligibles à l'automédication fixée en 2005. Pour l'officine, plus de délistage signifie un rôle de conseil renforcé au comptoir.

Le délistage fait régulièrement débat, et le sujet est de nouveau d'actualité. Derrière ce terme technique se joue une question très concrète pour l'officine : combien de médicaments passent de l'ordonnance obligatoire à l'accès direct, où le pharmacien conseille et délivre sans prescription. Un groupe de travail de l'ANSM avec les industriels a chiffré le retard français, et il est net.

Le délistage, de quoi parle-t-on ?

TermeSens
PMO (prescription médicale obligatoire)Le médicament ne se délivre que sur ordonnance
PMF (prescription médicale facultative)Le médicament est accessible sans ordonnance, en automédication
Délistage (exonération)La décision qui fait passer un médicament de PMO à PMF
Médication officinale (MMO)La liste des médicaments d'automédication pouvant être présentés en accès direct (devant du comptoir)

Plus il y a de délistages, plus l'automédication progresse, et plus le conseil du pharmacien au comptoir prend de l'importance.

La France en retard : 134 molécules d'écart

Une étude conduite par NèreS (l'organisation de l'automédication) auprès de huit pays européens (Allemagne, Belgique, Espagne, Italie, Pays-Bas, Pologne, Portugal, Royaume-Uni) a comparé les processus de délistage. Le constat chiffré :

DonnéeDétail
Écart avec la France134 combinaisons principe actif + voie d'administration accessibles sans ordonnance dans au moins un de ces pays, mais pas en France
Pays qui délistent le plusRoyaume-Uni, Pologne : ils procèdent par spécialité (et non par molécule), ce qui multiplie les délistages
DélaisInférieurs à 18 mois en Allemagne, Espagne, Pologne, Royaume-Uni et Pays-Bas ; supérieurs ailleurs
Facteur cléLes pays les plus rapides offrent un avis scientifique préalable avant le dépôt du dossier

Autrement dit, la France délistе peu et lentement, là où plusieurs voisins ont ouvert bien plus largement l'accès direct.

Ce que demandent les industriels

Pour accélérer, les organisations professionnelles ont soumis à l'ANSM une série de propositions.

  • Un avis aux demandeurs décrivant clairement les étapes, les critères et les délais du délistage.
  • La publication d'une liste actualisée des molécules déjà délistées et des molécules « délistables ».
  • Un avis scientifique préalable possible en amont du dépôt.
  • Un référent dédié à l'ANSM pour l'évaluation des dossiers.
  • La consultation d'experts de terrain, explicitement des pharmaciens d'officine et des médecins généralistes.

La position de l'ANSM : prudente, mais en mouvement

L'ANSM n'a pas fermé la porte, sans céder à toutes les demandes.

L'ANSM prévoit ou étudie :

  • l'élaboration d'un avis aux demandeurs sur les procédures de délistage, complété d'une foire aux questions ;
  • la publication d'une liste consolidée des substances vénéneuses et de leurs exonérations, à l'étude ;
  • le rappel du Guichet innovation et orientation (GIO) pour les avis pré-dépôt.

Mais elle temporise : elle n'envisage pas de rouvrir la liste des pathologies éligibles à l'automédication, fixée par l'avis aux fabricants de 2005.

À noter : une décision de délistage entre en vigueur le lendemain de sa publication sur le site de l'Agence. Les anciens conditionnements, non adaptés à l'automédication, ne doivent alors plus perdurer sur le marché.

Ce que ça change pour l'officine

  • Chaque délistage fait basculer un médicament vers le conseil pharmaceutique : le pharmacien devient le premier interlocuteur, sans médecin en amont.
  • La profession est directement concernée par la méthode : les pharmaciens d'officine sont cités comme experts à consulter dans l'évaluation des dossiers.
  • L'enjeu de sécurité est réel : plus d'accès direct suppose un conseil rigoureux (contre-indications, interactions, orientation vers le médecin quand il le faut).

À retenir

  • Le délistage fait passer un médicament de l'ordonnance obligatoire à l'accès direct (automédication).
  • Selon une étude NèreS présentée à l'ANSM, 134 molécules sont accessibles sans ordonnance ailleurs en Europe mais pas en France : le pays est en retard.
  • Les industriels demandent un cadre plus lisible (avis aux demandeurs, liste des délistables, avis scientifique préalable, consultation des pharmaciens).
  • L'ANSM prépare un avis aux demandeurs et étudie une liste consolidée des substances vénéneuses, mais ne rouvre pas la liste des pathologies d'automédication de 2005.
  • Pour l'officine, plus de délistage = conseil au comptoir renforcé.

À lire aussi sur Pharmactu :

À lire aussi

Document officiel sur bureau sobre, ambiance réglementaire
Réglementation·4 min

Sept dérivés de tryptamine classés stupéfiants par l'ANSM depuis le 10 juin 2026

Par décision du 12 mai 2026, publiée le 9 juin et entrée en vigueur le 10 juin 2026, l'ANSM a classé sept nouveaux produits de synthèse (NPS) dérivés de la tryptamine sur la liste des stupéfiants. Les substances concernées sont : AMT (alpha-méthyltryptamine), 4-AcO-DMT (4-acétoxy-diméthyltryptamine), 4-HO-MET (4-hydroxy-N-méthyl-N-éthyltryptamine), 4-HO-MiPT (4-hydroxy-N-méthyl-N-isopropyltryptamine), 5-MeO-DMT (5-méthoxy-N,N-diméthyltryptamine), 5-MeO-MiPT (5-méthoxy-N-méthyl-N-isopropyltryptamine) et 5-MeO-DiPT (5-méthoxy-N,N-diisopropyltryptamine). Cette décision fait suite à un rapport national d'addictovigilance du réseau des CEIP-A couvrant la période janvier 2020 à décembre 2024. Sur cette période, 27 notifications spontanées ont été recueillies, avec 59 % de cas présentant des critères de gravité et un décès impliquant la 5-MeO-DMT en association avec d'autres substances. Les effets indésirables documentés incluent des troubles neurologiques, psychiatriques, cardiovasculaires et un syndrome sérotoninergique. Ces substances, achetées majoritairement sur Internet et parfois présentées sous forme de confiseries, touchent un public jeune (âge moyen 25 ans, majoritairement masculin). Leur production, vente et usage sont désormais interdits. Le pharmacien d'officine est concerné au titre de sa mission d'addictovigilance et de conseil au comptoir.

Validé pharmacien
Plaquettes de comprimés rangées dans un tiroir de pharmacie, ambiance sobre
Médicament·2 min

Phénobarbital : Gardénal et Alepsal de nouveau disponibles

L'ANSM a mis à jour le 15 septembre 2026 les fiches de disponibilité de deux antiépileptiques à base de phénobarbital, désormais en remise à disposition. Gardénal 50 mg, comprimé (phénobarbital, laboratoire Centre Spécialités Pharmaceutiques) est en remise à disposition normale depuis début septembre 2026. Alepsal, comprimé (caféine/phénobarbital, laboratoire Teofarma) voit tous ses dosages remis à disposition, avec une disponibilité normale depuis la mi-septembre 2026 ; par précaution, la vente et l'exportation vers l'étranger par les grossistes-répartiteurs restent interdites afin de préserver les stocks nationaux. Ces deux spécialités sont indiquées dans certaines formes d'épilepsie de l'adulte et de l'enfant. Le phénobarbital est un antiépileptique ancien à marge thérapeutique étroite : chez un patient épileptique équilibré, la continuité du traitement avec la même spécialité prime, et tout changement doit rester encadré par le prescripteur.

Validé pharmacien
Plaquette de comprimés à libération prolongée posée sur un comptoir de pharmacie, ambiance sobre
Médicament·3 min

Kaleorid LP : rupture de stock du chlorure de potassium en ville et à l'hôpital

L'ANSM confirme la rupture de stock de Kaleorid LP 600 mg et 1000 mg, comprimés à libération prolongée (chlorure de potassium), exploités par Alloga France. La rupture est effective depuis le 21 août 2026 et la fiche a été publiée le 11 septembre 2026. Elle touche à la fois la ville et l'hôpital, avec une date de remise à disposition indéterminée. Pour préserver les stocks nationaux, la vente et l'exportation par les grossistes-répartiteurs vers l'étranger sont interdites. Kaleorid est indiqué dans le traitement des hypokaliémies, en particulier médicamenteuses : sous salidiurétiques, corticoïdes ou laxatifs. C'est une supplémentation potassique largement prescrite, notamment chez les patients traités par diurétiques hypokaliémiants, une population fréquente au comptoir. Le pharmacien doit anticiper les renouvellements, orienter vers le prescripteur en cas de blocage, et ne pas laisser un patient interrompre sa supplémentation sans avis médical, car l'hypokaliémie expose à des troubles du rythme cardiaque.

Validé pharmacien